C'est samedi soir et elles entendent bien en profiter. Attablées devant un copieux repas, Valérie, Chantal, Myriam et les autres discutent passionnément des sujets qui préoccupent la plupart des femmes âgées de 20 à 35 ans: le dernier régime miracle, les hommes, le travail… Après une heure et demie de fous rires incessants, Rahima rappelle le groupe à l'ordre. Coran en main, la femme rondelette d'origine algérienne annonce le début de l' Halaka . La «soirée de filles» hebdomadaire se transmute alors en cours 101 sur l'Islam. Ce soir, l' Halaka traitera des prophètes et des messagers d'Allah. «Notre groupe ne cesse de s'agrandir, explique Hanna, l'hôtesse de la soirée. Presque chaque semaine, une nouvelle fille se joint à nous. Parfois, nous sommes plus de trente!» L'activité peut sembler quelque peu inusitée, mais elle ne l'est pas pour cette dizaine de Québécoises fraîchement converties à l'Islam.
Au moment du dernier recensement, en 2001, le nombre de Québécois «pure laine» convertis à la religion musulmane oscillait entre 4000 et 5000 personnes sur les 108 000 pratiquants de ce culte dans la province. Bien qu'il n'existe aucune statistique récente sur la question, les conversions auraient augmenté de façon exponentielle chez les jeunes femmes dans les cinq dernières années, selon plusieurs intervenants qui gravitent autour de la communauté musulmane. Chez la gente féminine, cette augmentation serait concentrée dans la tranche d'âge des 18-44 ans, tranche dans laquelle les conversions des femmes dominent nettement sur celles les hommes. Cet écart serait surtout attribuable à la rencontre d'un conjoint d'origine maghrébine et serait curieusement une conséquence inattendue du 11 septembre.
Jaziri Said dirige la mosquée Al-Quods, l'une des plus grandes de Montréal. Assis dans son bureau aux murs tapissés d'affiches de prières écrites en lettres dorées, l'imam d'origine tunisienne confirme cette augmentation. «Au moins une personne par semaine se convertit dans ma mosquée et près de 90 % d'entre elles sont des femmes.» Pointant du doigt une étagère vide, il poursuit: «Regardez, mon stock de Corans est épuisé. Nous avons donné 2000 Corans français en un an, je n'avais jamais vu ça.»
Selon l'imam, la publicité négative qui a découlé des événements du 11 septembre aurait favorisé les conversions. «Au lendemain des attentats, les médias ont associé l'Islam à la terreur, à la barbarie, au sang. Les gens ont cherché à comprendre pourquoi notre religion avait une réputation si terrible. Par curiosité, ils ont lu sur la religion. Ils ont découvert alors la beauté de l'Islam et sont restés accrochés.»
Le chercheur au groupe de recherche sur le Montréal ethno-religieux Frédéric Castel confirme cette tendance. «Curieusement, j'ai remarqué dans mes recherches que le rythme des conversions a augmenté après 2001. La montée de l'intérêt pour l'Islam a engendré un besoin d'information dont la diffusion semble avoir joué en faveur des conversions.»
Le facteur maghrébin
Vêtue d'un jean, d'un coton ouaté Gap et coiffée d'un hijab blanc, Chantal Lucier a découvert la religion musulmane après avoir rencontré son conjoint, un immigrant marocain. «La première fois que j'ai entendu parler de l'Islam, c'était dans le film Jamais sans ma fille , dit l'étudiante de 23 ans. Avant de connaître mon mari, j'avais une image très négative de la femme dans cette religion. Lorsque j'ai commencé à le fréquenter, je me suis ouverte et, à ma surprise, j'ai découvert la réponse à toutes mes questions existentielles.»
Tania Jackson, 23 ans, s'est convertie il y a maintenant un an et demi. Originaire de Châteauguay, sa curiosité a été piquée dans un cours de religion en secondaire cinq. «J'ai toujours cru en Dieu, mais je n'ai jamais saisi le principe de la Trinité. C'était la première fois que j'entendais parler de l'Islam et j'ai tout de suite trouvé que ça avait du sens.» C'est toutefois la rencontre d'un collègue de travail arabe qui l'a incitée à faire le saut. «Le patron du restaurant où je travaillais s'était remis à la pratique de sa religion. Il a cessé de boire et priait cinq fois par jour. C'était très impressionnant. Il est devenu à la fois un modèle et une personne-ressource pour répondre à toutes mes questions sur l'Islam.»
Toutes les participantes de l' Haleka de l'arrondissement Saint-Laurent ont en commun la rencontre de musulmans du Maroc, de la Tunisie ou d'Algérie. L'imam Jaziri Said avoue ne pas être surpris. «La nouvelle génération d'arrivants arabes vient du Maghreb. Elle est francophone et cohabite facilement avec la population. Le dialogue est de plus en plus facile», soutient-il. De plus, 55 % d'entre eux sont des hommes. Tôt ou tard, certains d'entre eux se retrouvent en couple avec des Québécoises.
Si la tendance se maintient
Comme Chantal et Tanya, Sylvie (nom fictif) est devenue musulmane vers l'âge de 20 ans. «Personnellement, je me suis convertie pour avoir la paix, pour vivre un mariage plus heureux», affirme-t-elle. Aujourd'hui dans la cinquantaine, elle est toujours mariée avec le même homme d'origine libanaise, mais est revenue à sa religion d'origine. À son avis, il est plus difficile qu'on ne le croit pour une Québécoise de se départir de l'héritage chrétien. «Je n'ai jamais pu accepter que Jésus ne soit pas le fils de Dieu. Lorsqu'on se convertit par amour, il y a des chances que ça ne dure pas», prévient-elle.
Selon Frédéric Castel, les conversions ne devraient pas cesser de sitôt. «Les musulmans sont très conscients de l'image négative véhiculée à leur sujet avec l'Irak, l'Afghanistan, Ben Laden… Pour contrer cela, ils font beaucoup de conférences, de colloques, d'ateliers à l'attention des Québécois. Beaucoup de gens magasinent actuellement, donc si la tendance se maintient, le nombre de conversions devrait continuer de s'accroître dans les années à venir.»